Freins à la production, la diffusion et l’utilisation des données probantes

Promotion Santé Grand Est a publié en mai 2025 une note intitulée « Efficacité des programmes sur les compétences psychosociales : au-delà des programmes probants, l’intérêt de s’appuyer sur les données probantes ». Animé par Delphine Doré-Pautonnier, directrice de Promotion Santé Île-de-France, les interventions d'Emilie Fériel chargée de projets, Alissia Gouju chargée de projets et Marie Persiani directrice de Promotion Grand Est, portent sur les éléments clés de cette note. Elles présentent les mécanismes des inégalités de déploiement des programmes CPS, à travers les freins à la production, la diffusion et l’utilisation des données probantes. 

 

Défintition et limites des programmes probants - Émilie Fériel

Émilie Fériel, je suis chargée de projets à Promotion Santé Grand-Est. Nous sommes une association qui appartient à la fédération Promotion Santé, à laquelle appartient également Promosanté Île-de-France. Nous intervenons dans le champ de la réduction des inégalités sociales et territoriales de santé, notamment en appuyant des acteurs de la politique publique et des porteurs de projets. Nous travaillons la question des inégalités liées aux CPS sous plusieurs angles, parce que c’est une question qui nous anime beaucoup, et nous l’avons travaillé notamment sous l’angle des données probantes et des programmes probants. 

En Grand-Est, nous déployons la démarche d’instruction ministérielle CPS, à la demande de notre ARS, ce dont on va vous vous parler par la suite. Dans ce cadre-là, notre ARS nous a demandé de lui fournir des éclairages sur la mise en place des programmes probants et la mobilisation des données probantes, par rapport aux freins et aux leviers de ces programmes et de ces données.
Pour répondre à cette demande, nous avons produit une note critique sur le sujet, qui concerne le champ des CPS, mais qui vaut aussi pour d’autres champs. Nous l'avons diffusé à notre ARS, mais aussi plus largement. Elle est accessible à tous en accès libre. 

C’est une note que nous avons rédigée à partir d’éléments de la littérature, mais aussi à partir de nos propres retours d’expériences de l’application de programmes, puisque nous avons été en charge de déployer le programme PSFP, Programme de Soutien aux Familles à la Parentalité, qui contient une dimension CPS, également à la demande de notre ARS. Nous nous sommes aussi appuyés sur les travaux de notre réseau, notamment à travers les travaux du groupe RITeC qui est un groupe de travail national qui travaille sur les questions de recherche interventionnelle et de transfert des connaissances et qui a produit tout un ensemble de ressources sur la notion de données probantes.

Les programmes probants : un enjeux de définition 

Tout d’abord, notre travail a consisté à cadrer des éléments de définition pour nos interlocuteurs de l’ARS. C’est déjà quelque chose d’intéressant en soi, parce qu’il n’existe pas vraiment de définition unique et consensuelle sur ce que recouvrent ces notions de programme probant ou donnée probante, aussi, en corollaire, de programme prometteur, innovant, émergent. On se rend compte, avec les acteurs avec qui on travaille, qu’ils n’ont pas toujours les mêmes conceptions, les mêmes représentations de ces notions, donc qu’ils ne partagent pas forcément un langage commun. 
Nous nous sommes référés aux définitions qui ont été travaillées dans le cadre de notre réseau. On est partis, tout d’abord, de la notion de programme probant parce qu’on était plus particulièrement questionnés sur celle-ci. On a retenu l’idée que les programmes probants, ce sont ceux qui ont démontré leur efficacité par des protocoles d’évaluation statistique dans des contextes expérimentaux. Souvent, ils vont reposer sur des essais contrôlés randomisés, qui vont consister à évaluer l’effet de l’intervention à partir de la comparaison entre des groupes tests et des groupes témoins. Un peu à l’image de ce qu’on va retrouver dans le monde clinique ou dans le champ des traitements médicamenteux. Il s'agit le plus souvent de gros programmes conçus à l’étranger, qui vont être implantés en France.

Le propos principal qu’on a voulu tenir, c’est que ces programmes dits probants sont souvent perçus comme les plus « efficaces ». Il va souvent y avoir une confusion entre la notion de « programmes probants » et de « données probantes »

On a aussi, à côté de ce type de programmes, d’autres initiatives, d’autres interventions, d’autres programmes qui vont émaner des territoires, qui vont disposer d’autres types d’évaluations qui peuvent être des évaluations poussées, mais qui vont reposer sur d’autres méthodes, plus qualitatives ; ou des programmes qui n’ont pas les moyens de réaliser ce type d’évaluation mais qui ne vont, pour autant, pas moins s’appuyer sur des démarches qualité éprouvées en promotion de la santé, et qui peuvent aussi être tout à fait intéressants.

Les limites des programmes probants 

Dans la note, on a également voulu montrer que les programmes dits probants pouvaient présenter un certain nombre de limites. 

Des limites méthodologiques

Il s'agit par exemple de limites méthodologiques qui sont pointées par certains auteurs, parce que les protocoles d’évaluation statistique sur lesquels ils reposent vont souvent peu prendre en compte les effets propres aux contextes des interventions et l’importance de ces contextes. Or, les contextes locaux et sociaux d’implantation de programmes CPS, peuvent être très différents et vont influencer les résultats. C’est aussi des programmes qui évaluent souvent des effets moyens qui ne vont pas forcément rendre compte des inégalités sociales et, également, des inégalités d’effets à l’intérieur des populations bénéficiaires des programmes. Or, on sait par la littérature que des actions de prévention peuvent produire des effets différents, notamment selon la classe sociale d’appartenance, et que les classes favorisées vont, souvent, avoir des ressources qui vont leur permettre de mieux en tirer parti.

Une autre limite qui peut être pointée, c’est que certains de ces programmes, même s’ils vont atteindre leurs objectifs en termes statistiques, vont pouvoir, parfois, avoir des effets négatifs non intentionnels par exemple en accentuant les inégalités sociales ou en stigmatisant certains publics (c'est par exemple le cas pour certaines méthodes dans le champ de la parentalité qui font pas consensus chez les psychologues du développement). 

Des limites contextuelles

Ce sont aussi des programmes, comme je le disais, qui sont majoritairement issus de contextes étrangers, souvent anglo-saxons. Ce qui va poser la question de leur adaptation culturelle aux spécificités du territoire, et plus généralement de leur adaptation aux contextes locaux. C’est quelque chose qui a été bien souligné par certains observateurs et par la littérature. Nous, dans le cadre de PSFP, on a dû prendre en compte ces questions d’adaptation de façon assez poussée.

On a aussi pu constater que les dynamiques locales influencent fortement la qualité de l’implantation. Là où ces dynamiques étaient déjà assez fortes en termes de parentalité, là où il y avait déjà des dynamiques favorables, on a vu que le programme pouvait s’implanter beaucoup plus facilement, et que les choix d’implantation se dirigeaient plus vers ces territoires-là, alors que d’autres territoires qui étaient peut-être plus en besoin, n’ont pas pu en bénéficier. Ce qui nous a posé question, aussi, sur le renforcement des inégalités territoriales que pouvaient créer la mise en place de programmes importés. 

On a vu aussi que le programme posait de nombreuses questions par rapport à son articulation avec l'existant : notamment sur la mobilisation des personnels internes aux structures qui participent au programme, et le temps de travail que cela peut prendre au détriment d'autres activités auprès du public. 

Recommandation : s’appuyer sur des données probantes

Au regard de tous ces éléments, une recommandation un peu centrale qu’on a voulu porter, c’est de s’appuyer plutôt sur des données probantes que sur des programmes pensés clefs en mains. Par données probantes, ici, on va entendre tout ce qui est données scientifiques issues de la littérature, ou des évaluations d’interventions, mais aussi et surtout, les données et les savoir expérientiels qui vont être issus de l’expérience des professionnels et des publics qui sont engagés sur les interventions. Ces données-là peuvent provenir de différentes sources, comme des recherches interventionnelles ou des capitalisations d’expériences qui vont prendre en compte dans leur méthodologie des aspects plus qualitatifs, et le récit des acteurs impliqués. Ça peut être aussi des notes politiques ou des revues de littérature sur lesquelles s’appuyer ; et plus généralement des critères qualité qu’on utilise souvent dans nos réseaux en promotion de la santé, qui ont été construits à partir de recherches, mais aussi d’une longue expérience de terrain, et qu’on peut par exemple opérationnaliser sous la forme de guides ou de grilles. C’est ce qu’on essaie de produire, en Grand-Est, avec l'idée que ce type d’outils va permettre une lecture des effets que peuvent produire les interventions et qui vont pouvoir être des outils d’aide à la décision.

C’est cette idée centrale d’être plutôt sur cette notion de données probantes que sur la notion de programmes probants.


Résultat de l'état des lieux sur le transfert de connaissance CPS dans la région Grand-Est - Alissia Gouju

Je suis Alissia Gouju, chargée de projets, également, à Promotion Santé Grand-Est et référente de notre axe portant sur le développement de projets. 

Effectivement, comme le disait Émilie, dans le cadre de l’instruction, on a pu accompagner l’ARS Grand-Est, en département et en Région avec la production d'un grand état des lieux auprès de tous les professionnels qui interviennent auprès des enfants et des jeunes.

Cet état des lieux a été fait à partir d’entretiens collectifs réalisés auprès de ces professionnels, et d’un questionnaire qui a été partagé très largement. On a eu 2065 réponses. 

Cet état des lieux avait trois objectifs : 

  • comprendre où les professionnels en sont aujourd'hui en matière de développement des CPS, quelles sont les activités déjà menées ;
  • les freins et les leviers rencontrés dans cette mise en œuvre ;
  • les besoins pour aller plus loin ;
  • et les priorités pour les plans d’action. 

Grâce au 2 065 réponses nous avons pu avoir des résultats détaillés. Le grand résultat principal, est l’importance du transfert de connaissances CPS auprès des professionnels. Cette demande a été partagée par les professionnels de tous les milieux et de tous les secteurs. C’est le premier besoin, et la priorité des plans d’action pour les prochaines années à venir. 

Le transfert de connaissance des CPS : des disparités selon les secteurs et les milieux

Si cet enjeu-là est partagé, on a quand même pu constater qu’il y avait des grandes différences d’appropriation du concept des CPS et de mise en œuvre des CPS en fonction des milieux et des secteurs d’activités dans lesquels les professionnels interviennent. 
Pour vous donner un exemple, nous avons posé la question : « est-ce que vous utilisez ce vocabulaire de compétences psychosociales dans votre quotidien professionnel ? » Seul un tiers des répondants utilisent ce terme de compétences psychosociales, aujourd’hui, dans leur quotidien. Et c’est essentiellement un terme utilisé par les professionnels de l’Éducation nationale, du milieu scolaire. Les autres professionnels : Jeunesse et Sports, insertion professionnelle, ASE, PJJ, etc., n’utilisent pas ce terme de compétences psychosociales aujourd’hui, ou de manière minoritaire parmi les répondants du Grand-Est. 

De la même manière, autour de la formation, on s’est rendu compte qu’il y avait peu de gens qui se déclaraient formés aux CPS : seulement 13% des répondants. Ce qui signifie que 87% se déclarent « non formés » aux CPS. Et là aussi, nous retrouvons des grandes variations en fonction des secteurs et des milieux d'activités. Par exemple, dans le secteur structures de loisirs et sportives, seuls 4% des professionnels se déclarent formés. Parmi les professionnels du secteur périscolaire, ils sont  3%, 6% pour les professionnels des écoles élémentaires.
Et ce qui était intéressant, c’est de voir qu’au sein même de l’Éducation nationale, il y avait des grandes différences entre le premier et second degré. En effet, 30% des professionnels des collège se déclarent formés, pour seulement 6% des professionnels des écoles élémentaires. 

Une explication de ce différentiel provient de la fonction des répondants : majoritairement des enseignants dont des directeurs d'établissements pour les écoles élémentaires, et des infirmier.ères pour les collèges. On a également supposer qu'il y a eu des process de formation en interne de l'éducation nationale différentes en fonction des établissements et des postes. Il est néanmoins intéressant de constater ces disparités de formation des professionnels. 

Nous avons aussi fait le constat d'un grand nombre d'offreurs de formation CPS, plus de trente mentionnés par les répondants en Grand-Est. Bien sûr, Promotion Santé en fait partie. On retrouve également toute la formation interne à l’Éducation nationale, des associations, plutôt de prévention des addictions, mais également des cabinets de coaching parisiens ou de développement personnel, donc des formations aux contenus que l'on peut supposer variés. On peut donc se douter que l’appropriation des données probantes n’est pas la même en fonction de ces types de formation.

Un autre constat de cet état des lieux concerne la mise en œuvre des CPS, qui était, là aussi, très diversifiée et inégale en fonction des secteurs. La principale forme de mise en œuvre recensée concerne les séances éducatives thématiques ; qui ne sont pas directement consacrées aux compétences psychosociales. Ce sont par exemple des séances portant sur l’activité physique, la nutrition, l’environnement… et dont on considère que, potentiellement, elles peuvent permettre de développer les compétences psychosociales. Mais cette dimension n'est pas évaluée, ces activités ne sont pas forcément construites sur les données probantes, et ne respectent donc en cela pas toujours les critères qualité qui sont élaborés par Santé Publique France. 

De la même manière, les répondants ont très peu mentionné de projets CPS, de projets expérimentaux, construits par les acteurs eux-mêmes. Là aussi, il y a de grandes différences en fonction des secteurs. De la même manière, peu de professionnels ont déclaré avoir contribué à la mise en œuvre de programmes probants. Cela correspond à moins de 3% des répondants essentiellement des professionnels du milieu scolaire, ou par des professionnels du secteur de la prévention à destination des publics scolaires. On retrouve, par exemple les programmes « Unplugged »ou ,« GBG ». En Grand-Est, le seul programme dit probant qui a été mentionné hors milieu scolaire est le Programme de Soutien aux Familles et à la Parentalité (PSFP). 
Cependant, lors des entretiens collectifs, — et plus globalement dans nos missions où nous sommes en contact quotidien avec les professionnels des différents secteurs—, on constate qu’il y a des secteurs qui travaillent les CPS depuis longtemps, qui ont une culture CPS, mais sans forcément la nommer ainsi. C'est le cas, par exemple, de l’Éducation Populaire qui peut avoir des démarches assez favorables parce qu’ils ont l’habitude de la participation, de l’échange, de l’expérimentation, etc., mais qui n’ont pas forcément l'entièreté du bagage théorique associé. Donc, ils ne vont pas forcément s’inscrire dans le concept CPS tel qu’il est développé par Santé Publique France, où ils ne vont pas forcément cocher tous les critères qualité qui sont demandés aux interventions, mais pour autant leur démarche a un grand intérêt au regard des CPS.

Pour conclure, notre état des lieux a montré qu'il y a deux enjeux sur ce transfert de connaissances :

  • Le premier, c’est : comment faire pour toucher tous les secteurs d’activités, y compris ceux qui sont le plus en difficultés, les plus éloignés ? Comment on peut soutenir politiquement, financièrement, ces secteurs pour qu’ils puissent s’approprier ce transfert d’expertise ?
  • Le deuxième enjeu, c’est : comment faire en sorte de ne pas arriver à standardiser toutes les démarches ? Comment prendre en compte, ce qui fait la spécificité des milieux professionnels, des publics, des cultures professionnelles, mais aussi des contraintes et des freins de chacun, pour faire en sorte que ça soit une démarche, à la fois, de qualité, mais, en même temps qui rend compte de la variété des expériences du territoire et des publics aussi ? Et donc, comment faire en sorte de s’adapter aux conditions sociales des enfants auxquels on s’adresse ?
     

Regard critique de l'implémentation de programme probant dans la région Grand-Est - Marie Persiani

Marie Persiani, directrice de Promotion Santé Grand-Est. Je remercie particulièrement Promotion Santé Île-de-France, l’ARS, la Préfecture, de nous avoir donné la possibilité de présenter nos travaux aujourd’hui.
Dans le contexte d’implantation, la première demande qu’on a eue était de la part du directeur général de l’ARS, en 2017. On nous a demandé d’implanter et de déployer PSFP en Grand-Est. On s’est donc intéressés à ce programme, on s’est formés et on est devenus ce qu’on appelle le développeur local pour la Région.

Le Programme de Soutien aux Familles à la Parentalité

Dans le cadre de ce travail, on a pu identifier que c’était un programme qui s’adressait aux parents et aux enfants. Le programme est constitué de 12 séances, composé d'un temps de travail avec les parents, sur leurs compétences parentales sur une durée d’une heure; une séance pour les enfants de 6 à 11 ans, dans le même horaire. Deux animateurs avec les parents, deux animateurs avec les enfants sur une première heure, et sur la deuxième heure, un temps partagé enfants et parents et les quatre animateurs réunis. 

Sur chacune de ces séances, le travail était autour de l’identification, la compréhension des émotions, l’amélioration de la communication parent-enfant, la gestion du stress, etc., dans une approche positive, l’idée étant de, toujours, permettre à l’enfant, l’inviter à exprimer ce qu’il ressent, et lui permettre de trouver toujours une issue positive, constructive, à des difficultés qu’il pouvait rencontrer. Et donc, de renforcer des compétences parentales en amenant aussi les parents à travailler leur propre manière d’exprimer une demande à un enfant, de manière claire, en resituant les besoins et les capacités des enfants de 6 à 11 ans.

Nous, on a été formés nationalement par ce qu’on appelle le développeur national qui est le CODES des Alpes maritimes, qui est, en France, l’organisme qui avait été choisi par Santé Publique France pour déployer ce programme. On s’est, bien évidemment, formés en interne, sachant que le déploiement d’un tel programme a un coût financier qui est évalué par le développeur. 

Retours d'expérience : les limites du déploiement du programme

Dans l’expérience qu’on en a, l'une de limite de l'implantation du programme est souvent le temps nécessaire à la fois pour se former, pour former, ensuite, des équipes au niveau local, qui vont animer. Ça peut être une assistante sociale, une collectivité… qui va identifier des animateurs potentiels qui peuvent travailler avec des parents et des enfants.
Il va y avoir la création d’une équipe projet. Normalement, c’est une réunion avec cette équipe pour travailler à la réflexion autour de : qui sont les experts du territoire sur les questions de parentalité, qui peuvent être des animateurs qui vont pouvoir être mobilisés — dans un centre social, dans un centre socio-culturel, etc. — et qui vont pouvoir avoir du temps, pour, ensuite, pouvoir se former parce qu’il faut, par exemple, deux journées de formation pour les experts, des gens qui ont des compétences en matière de parentalité. Ça peut être des personnes de la CAF, d’un CCAS, des gens qui travaillent, en tout cas, sur les questions de parentalité. 
Les animateurs ont une formation de cinq jours, donc, c’est tout de suite plus conséquent en termes d’investissement. Ce qui veut dire que, forcément, il faut un temps pour permettre aux acteurs, aux partenaires, d’identifier des moyens nécessaires pour pouvoir implanter un tel programme sur un territoire parce que ça va demander du temps d’investissement. Ce sera forcément au détriment du temps qui est passé sur d’autres types d’activités. Donc, tout cela, ça prend aussi du temps pour implanter.

Nous, on a souhaité implanter ce programme qui était donc plutôt dédié à des séances éducatives avec des parents et des enfants, de l’intégrer vraiment dans une approche large de promotion de la santé et donc, de travailler à la dynamique locale autour de la parentalité. Notamment en conviant les élus locaux, en mobilisant, comme je l’indiquais, tous les acteurs qui travaillaient sur la parentalité, plutôt que d’en faire un programme descendant et clefs en mains, qui peut être mal vécu… Nous, on a vu des territoires où, que ce soit une institution comme la CAF, ou les acteurs de terrain, mal vivre le fait qu’on venait un peu leur dire comment travailler. Finalement, ils se sentaient peut-être un peu dépossédés de leur savoir de terrain, de leur expérience.

Donc, l’idée, ça a été plutôt de voir comment on pouvait identifier ce programme comme un nouvel outil de travail possible, mais en se basant sur les compétences, l’expérience de ces professionnels, avec les élus locaux, et de travailler une culture commune autour de la parentalité, de renforcer, une dynamique de territoire, que seulement un programme avec un début et une fin, sans penser la pérennisation.

L’expérience qu’on en a, c’est, aussi, que travailler cette pérennisation, c’est, effectivement, être avec des structures qui vont pouvoir, de manière pérenne, mobiliser des moyens. Des moyens au niveau des animateurs qui vont mettre en œuvre, et puis d'autres moyens, aussi, parce que comme on l’a indiqué tout à l’heure, toutes les familles n’ont pas les mêmes ressources. Par exemple, quand elles ont plusieurs enfants, qu’elles veulent participer, et que c’est des enfants de 6 à 11 ans mais qu’elles ont aussi… par exemple, deux enfants, l’un de 1 an et l’autre de 3 ans, il faut, soit trouver un mode de garde, soit que les financeurs du programme prévoient un mode de garde pour faciliter l’accès à ce programme, parce qu’autrement, il y a un frein financier qui est très clair.

Il y a aussi, parfois, l’accès géographique qui peut être problématique. C'est-à-dire qu’il faut aller là où vont se dérouler les séances. Toutes les familles n’ont pas forcément de véhicule ou des transports en commun, ou, en tout cas, des moyens pour avoir accès à ces transports. Ça, ce n’est pas prévu au départ, dans le programme, mais c’est des vigilances qui sont évoquées, c’est : comment les financeurs peuvent aussi financer ces déplacements, financer et permettre cette accessibilité socioculturelle, on va dire, des familles.

Mais c’est vrai que dans le programme, au départ, ce n’est pas prévu non plus, puisque c’est un programme qui est déjà évalué. Finalement, ce que nous dit le concepteur, c’est : « vous n’avez qu’à regarder la fidélité, l’assiduité au programme et puis la satisfaction des parents et des enfants ».

Donc, il y a le déroulement de toutes les séances et puis, on travaille de manière à regarder si, effectivement, ça a produit des résultats sur les pratiques professionnelles, etc. Nous, on a quand même voulu aller interroger les professionnels sur : est-ce que ça vous a permis de renforcer vos compétences en matière de parentalité, etc. ? Ce qui a été évoqué, c’est plutôt que c’était des outils complémentaires à ce qu’ils faisaient déjà. Et je pense que c’est comme ça que nous, on trouve que c’est intéressant, c'est-à-dire, de considérer le programme, finalement, comme un outil supplémentaire. Mais bien évidemment, c’est un outil qui est quand même assez cher en termes d’investissement, en temps, en formation.

Quand les équipes sont stables, c’est un programme qui peut se redéployer sur une année 2, une année 3, mais nous, ce qu’on observe, par expérience, depuis 2017, c’est qu’il y a du turn-over dans les équipes. Donc, il faut relancer des formations. Formations de cinq jours pour des animateurs. Il faut toujours garantir la gratuité pour les parents, pour les modes de garde, gratuité des transports, et puis, au-delà de ça, de pouvoir garantir l’accessibilité et la diversité des familles. 

Parfois, les familles sont repérées par les travailleurs sociaux et donc, il y a une forme de manque de diversité, disons, à la fois dans les milieux sociaux, culturels. Et ça, ça nuit plutôt à l’efficacité parce que ce qui fait la richesse, aussi, d’un groupe de parents qui va discuter, c’est aussi qu’ils puissent partager des expériences différentes, identifier, peut-être, de nouvelles ressources auxquelles ils n’avaient pas pensé, etc. 

Quand les milieux sociaux sont plutôt les classes populaires qui sont beaucoup, beaucoup sollicitées dans ces programmes, il y a aussi un sentiment de stigmatisation, parfois, pour les familles qui ont l’impression qu’elles ne font pas bien et que, finalement, le programme vient corriger des compétences qu’elles n’auraient pas. La question c’est comment on vient avec un programme, aider réellement des familles ? Et donc, sortir de l’approche normative du programme. C'est-à-dire, de pouvoir adapter les contenus qui sont plutôt pensés pour des familles qui ont des niveaux de littératie en santé assez élevés, etc. Nous, par exemple, les constats qu’ont faits les chargés de projet, les collègues, c’est qu’ils ont dû revoir toutes les consignes, dans certains quartiers… toutes les consignes des séances, parce que les parents ne comprenaient pas les consignes. Ou alors, c’est les outils, c’est les techniques d’animation qui ont été revues, pour être plus ludiques, parce qu’au départ, elles étaient plutôt un peu descendantes, c’était assez informatif, etc.

Donc, il y a des limites, il y a des aspects positifs, comme je vous l’indiquais. C’est des outils supplémentaires, ça a été plutôt apprécié pour cela, mais, par contre, on a pu observer un certain nombre de limites dans l’articulation avec l’existant pour que ce soit bien vécu par les partenaires. Le travail et cette dynamique partenariale et territoriale qui, pour nous, est fondamentale et elle doit être travaillée. En tout cas, on la prend en compte. 

Et puis, également, de ne pas sous évaluer le temps de coordination que ça nécessite aussi, parce que c’est des programmes qui se déploient sur un peu plus d’un an. Mais il faut du temps si on veut vraiment faire les choses bien. D’avoir du temps, d’échanger avec les familles sur l’intérêt de ces programmes. Que les familles y viennent mais ne se sentent pas contraintes d’y venir. Que des professionnels, on leur permette aussi d’exprimer tout leur savoir autour des questions de parentalité. Pour nous, voilà des éléments importants.

Et puis, peut-être, je dirai, aussi, dans des éléments peut-être un peu critiques… Alors, on l’assume d’autant plus qu’on a porté le programme. Mais c’est vrai qu’on s’est questionnés, quand même, parfois, sur certaines approches. Par exemple, il y a une séance qui est autour de : encourager ou ignorer. C’est la technique de : ‘vous ignorez votre enfant’… La consigne est donnée d’ignorer son enfant quand il fait une chose qui n’est pas positive. La consigne donnée, c’est d’ignorer vraiment l’enfant jusqu’à ce qu’il arrête et de l’encourager seulement sur ses comportements positifs : « c’est très bien, tu t’es brossé les dents… t’as des belles dents qui brillent, maintenant… » etc. Si, à côté de ça, il se met en colère et il crie, on l’ignore. Pour nous, quand même, dans la littérature, petit bémol, par rapport à cette approche de l’ignorance car, un certain nombre de scientifiques ont montré un certain nombre de limites par rapport à cet outil psychologique, ce contrôle psychologique, en fait, sur ce qu’on appelle le contrôle parental psychologique, avec retrait d’affection, ignorance, qui peut dégrader l’estime de soi des enfants, qui peut aussi augmenter un certain nombre de comportements externalisés : trouble de l’attention, hyperactivité, parfois des consommations toxiques.

Donc, dire aussi que… vous l’aurez compris, on a une approche critique des programmes, en tout cas, de PSFP que nous, on a pu implanter, parce qu’il y a des tensions dans la science qui ne sont peut-être pas toujours identifiées ou, véritablement, de manière très objectivée, dites dans ces programmes. Et pour nous, ce serait pourtant vraiment important de le dire parce qu’on peut aussi choisir, malgré tout, ce programme qui est intéressant, dans certaines conditions, et adapter certaines choses à notre contexte culturel, comme on l’a dit, mais aussi, avec peut-être, certaines séances où, scientifiquement, on peut interroger les choses.
 

micro

Rencontre francilienne sur les inégalités de déploiement des CPS