Interview Linda Cambon - Enjeux de la Santé dans toutes les politiques

Si on ne prend pas en compte ces enjeux-là, on est dans un système qui est pernicieux et qui produit des politiques qui ont un impact négatif pour la santé. La Santé dans toutes les politiques permet de reconstruire un cercle plus vertueux, en essayant d'avoir une approche co-bénéfices.

Linda Cambon
Co-responsable consortium EVIDANS (CHU Bordeaux) - Responsable MeRISP (BPH - Inserm U1219) - Pilote du groupe de travail "Prévention et santé dans toutes les politiques " (Haut conseil de la santé publique)

Cette interview est extraite d'une séquence du module 3 du e-parcours en promotion de la santé, consacré à la Santé dans toutes les politiques. Ce module d'e-learning a été publié par Promotion Santé Ile-de-France en 2026.

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Les enjeux de la Santé dans toutes les politiques

Les grands enjeux de la Santé dans toutes les politiques aujourd'hui en France sont multiples. Je pourrais distinguer quatre grands enjeux, qui sont en réalité très connectés.

Premier enjeu : l'interdépendance des déterminants de santé

On sait que lorsque l'on appuie à un endroit, par exemple par une réforme de l'Éducation nationale, cela va avoir des conséquences sur d'autres déterminants de santé ; comme le développement de l'enfant, la santé mentale de l'enfant, son insertion, ses futures conditions de vie à l'âge adulte, etc.

Donc, le premier enjeu, il est autour de ça : il faut une forme de cohérence politique. Cela a été rappelé dans la Charte de Genève en décembre 2021, lors de la Conférence mondiale pour la promotion de la santé, qui a rappelé les Nations à avoir cette forme de cohérence politique et à considérer que ces politiques sont interdépendantes les unes avec les autres. 

Deuxième enjeu : l'efficacité

Il n'y a pas d'autre recette que la prévention primordiale, c'est-à-dire celle qui agit sur les conditions de vie et les environnements de vie. C'est vraiment le cœur même de la Santé dans toutes les politiques. Parce que ces stratégies-là, par rapport à toutes les autres stratégies, les pratiques médicales préventives ou encore l'éducation pour la santé, sont beaucoup plus efficaces et plus rentables. 

C'est ce que nous renvoient de très nombreux auteurs.

Stuckler, par exemple, qui a montré que pour chaque 100 dollars investis dans les dépenses sociales, le soutien à la solidarité, la répartition des aides entre les populations, cela permet de diminuer d'1% la mortalité. Il faut injecter 100 fois plus dans le système de soins pour avoir le même résultat. 


Aussi l'équation d'Heckman qui a montré qu'un dollar investi dans les dispositifs d'accueil de la petite enfance de qualité permet d'en économiser 7 à 13 en dispositifs de reclassement, d'insertion, de prestations sociales.


Ou encore, plus pragmatiquement, l'étude finlandaise qui a montré que de visiter des lieux naturels trois ou quatre fois par semaine permet de diminuer d'un tiers la consommation de psychotropes. 


On voit bien qu'agir sur les conditions et les environnements de vie a un effet vraiment substantiel sur la santé des populations et sur l'équité en santé dans la population. 

Troisième enjeu : la pauvreté

L'OCDE a bien montré que le premier déterminant de la santé, c'est la précarité. Ce n'est pas la précarité en elle-même qui génère de la mauvaise santé. C'est plutôt parce que la précarité génère des conditions qui sont défavorables à la santé, des environnements qui sont moins sains, du stress chronique, de l'inaccès aux ressources et aux infrastructures, etc.

Quatrième enjeu : les externalités négatives

Lorsqu'on n'agit pas, ou lorsqu'on n'agit pas efficacement, cela a un impact négatif et va accroître les effets négatifs. 


Par exemple, quand on n'agit pas pour réduire l'exposition des plus jeunes aux perturbateurs endocriniens, c'est 20 milliards d'euros par an de coûts sociaux. 

Lorsqu'on n'agit pas sur l'alcool et les déterminants commerciaux autour de l'alcool, c'est 118 milliards d'euros par an. 

Chaque logement inefficace, par exemple, coûte 7 500 euros par an à la santé publique. 

C'est aussi le rapport sur les coûts cachés du système alimentaire français. Il montre que pour 40 milliards investis dans une agriculture plutôt intensive qui utilise des pesticides, en miroir on a 19 milliards injectés dans le système de santé et aussi dans l'environnement pour essayer de réparer les dégâts de ces politiques-là. 

La pollution urbaine, c'est 40 000 morts par an. C'est pratiquement la même chose que pour l'obésité, c'est la moitié des décès liés au tabac et c'est à peu près comme les décès liés à l'alcool.

Donc c'est vraiment un enjeu de cohérence politique et d'optimisation budgétaire. Si on ne prend pas en compte ces enjeux-là, on est dans un système qui est pernicieux et qui produit des politiques qui ont un impact négatif pour la santé. Et cet impact négatif pour la santé a également lui-même un impact sur les indicateurs de ces politiques publiques. Donc on est dans une espèce de cercle vicieux qu'il faut à un moment arrêter. Et la Santé dans toutes les politiques permet d'arrêter cela, et de reconstruire un cercle plus vertueux, en essayant d'avoir une approche co-bénéfices.

Quelles réflexions autour de l'approche co-bénéfices ? - Travaux du groupe de travail « Prévention et Santé dans toutes les politiques »

Un groupe de travail transversal à l'ensemble des commissions spécialisées du Haut Conseil de la Santé Publique a essayé de faire des propositions, analyser les forces et les faiblesses françaises quant à la Santé dans toutes les politiques, selon une approche co-bénéfices des politiques publiques, entre la santé et les autres secteurs. Cela a permis de pointer un certain nombre d'éléments. 

Par exemple, le fait qu'il n'y a pas de transfert de connaissances. C'est-à-dire qu'on ne sait pas toujours quelles sont les meilleures conditions de vie. Par exemple, comment fait-on pour qu'un quartier soit favorable à la santé mentale ou au développement des enfants ? Comment fait-on pour que telle méthode pédagogique soit favorable à la santé mentale des petits et à l'insertion ou à l'expérience scolaire ? Donc il y a assez peu de travaux scientifiques français sur le sujet ; étrangers il y en a, mais on ne sait pas toujours comment les rendre accessibles. Donc il y a un besoin, en France, de développer à la fois la recherche et le transfert de connaissances.

Le deuxième gros pilier c'est la gouvernance et les mécanismes institutionnels qui sont favorables à de l'interministérialité, à cette approche co-bénéfices. C'est-à-dire qu'on n'oppose pas le secteur de la santé d'un côté, et puis le développement économique, ou le développement agricole, ou l'éducation, ou la réussite scolaire, ou encore l'attractivité de l'emploi, ou l'aménagement du territoire, etc. C'est-à-dire avoir cette forme de cohérence qui soit complètement intégrée dans les dispositifs interministériels. Pour cela, il faut réviser peut-être la manière dont on fait l'interministérialité en France.  

Quels outils pour appuyer le développement de la Santé dans toutes les politiques ? Quelques propositions du Haut Conseil de la Santé Publique

Il faut des sortes de « what works » (ce qui marche). Je reviens sur ce lien entre mécanisme intersectoriel d'un côté, et recherche et transfert de connaissances de l'autre. Il faut des acteurs qui soient en capacité de faire le pont entre les deux et qui puissent appuyer et accompagner les politiques.

Dans ma région par exemple (à Bordeaux), on essaie d'en monter un : le Centre Polariss pour accompagner des politiques publiques afin qu'elles soient favorables à la santé, dans une perspective d'approche co-bénéfices. 

Un des sujets qui peut aider, ce sont les évaluations d'impact sur la santé (EIS). Les EIS longues, celles qui permettent vraiment de décortiquer une réforme prévue au regard de son impact sur la santé. Mais il faut aussi pouvoir avoir des outils plus légers, plus maniables, qui permettent un peu de dresser une alerte, en tout cas une première alerte sur certaines réformes et de se dire : « Là il faut qu'on réfléchisse les contours ou le périmètre de cette réforme, pour être sûr qu'on ne puisse pas trouver d'autres manières de faire les choses qui soient plus respectueuses de la santé ou de l'équité en santé, et qui ne produisent pas notamment ces fameuses externalités négatives ». Dans le cadre du Haut Conseil on travaille aussi à l'élaboration de ce type d'outils, toujours dans cette idée d'approche co-bénéfices.

En conclusion

La Santé dans toutes les politiques, c'est d'abord une question d'engagement politique

Mais c'est aussi une question de mise à disposition d'un certain nombre de ressources, qui permettent de sortir d'une logique très biomédicale (très inspirée de la médecine). Les questions de santé publique sont avant tout politiques, enracinées dans les décisions qui sont prises au quotidien et qui aménagent finalement nos conditions et notre environnement de vie. 

C'est possible, d'autant plus qu'aujourd'hui on est dans une situation où on est obligés de repenser la fabrique des politiques publiques, dans une perspective d'optimisation budgétaire. Et la Santé dans toutes les politiques peut être un très puissant levier dans ce sens-là.

Ressources documentaires

Bibliographie

Bibliographie de l'interview et ressources pour aller plus loin

E-parcours en promotion de la santé